Plus de 9 000 kinésithérapeutes interrogés, un épuisement émotionnel en hausse et une rémunération qui ne semble plus à la hauteur des contraintes du métier. Les deux enquêtes nationales publiées en juillet 2026 par le Conseil national de l’Ordre dressent un constat préoccupant sur les conditions d’exercice des kinésithérapeutes libéraux et salariés.

Ces travaux ont été réalisés par le professeur Didier Truchot, spécialiste des risques psychosociaux au travail. Ils actualisent les résultats d’une précédente enquête menée en 2018-2019.

Et derrière les statistiques, il y a une réalité que beaucoup de kinés connaissent : aimer son métier ne suffit pas toujours à supporter ses conditions d’exercice.

Plus de 9 000 kinés ont répondu à l’enquête

Les deux rapports regroupent 9 033 participants :

  • 7 576 kinésithérapeutes libéraux, représentant environ 9,1 % de cette population professionnelle ;

  • 1 457 kinésithérapeutes salariés.

Les questionnaires portent notamment sur l’épuisement professionnel, les contraintes économiques, les violences, la charge de travail, les relations professionnelles et l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle.

Les résultats permettent également de comparer plusieurs indicateurs à ceux de la précédente enquête.

L’épuisement émotionnel des kinés a nettement augmenté

C’est l’un des résultats les plus marquants.

Chez les kinésithérapeutes libéraux, le score moyen d’épuisement émotionnel passe de 19,9 lors de la précédente étude à 25,66 en 2025, soit une augmentation d’environ 29 %.

Les salariés sont également concernés : leur score passe de 22,5 à 24,7.

Attention à l’interprétation : ces valeurs sont des scores issus d’un questionnaire psychométrique, et non des pourcentages de professionnels en burnout.

L’augmentation est néanmoins préoccupante. Elle témoigne d’une dégradation du bien-être psychologique des répondants.

Les femmes et les professionnels les plus jeunes apparaissent particulièrement exposés à certaines dimensions de l’épuisement.

Chez les kinés libéraux, la rémunération est une préoccupation majeure

C’est probablement l’un des passages les plus révélateurs du rapport consacré aux libéraux.

À l’affirmation selon laquelle les cotations des actes sont insuffisantes, les répondants attribuent un score moyen de 5,7 sur 6 sur une échelle de fréquence. Un résultat particulièrement élevé.

Le rapport souligne également que les problèmes de rémunération occupent une place centrale dans les témoignages libres laissés par les professionnels.

Les kinés évoquent des honoraires insuffisants, des charges importantes, une perte de pouvoir d’achat et des difficultés à prendre des congés.

Le problème ne se limite donc pas à vouloir gagner davantage.

Il concerne aussi la possibilité de travailler dans de bonnes conditions, de prendre du repos et de préserver sa santé.

Travailler plus pour gagner suffisamment : un cercle difficile à rompre

L’amplitude hebdomadaire moyenne déclarée par les kinés libéraux atteint 43,1 heures, avec 41 heures chez les femmes et 45,4 heures chez les hommes.

Certains professionnels expliquent devoir multiplier les consultations ou allonger leurs journées pour maintenir des revenus satisfaisants.

D’autres décrivent un véritable dilemme : consacrer le temps qu’ils estiment nécessaire à chaque patient, ou augmenter leur volume d’activité pour préserver la rentabilité du cabinet.

Il ne s’agit pas de remettre en cause la qualité du travail des professionnels qui organisent autrement leurs séances. Mais de constater que les contraintes économiques peuvent peser directement sur l’organisation des soins.

Et lorsqu’un kiné compense des tarifs qu’il juge insuffisants en travaillant toujours davantage, la fatigue professionnelle peut devenir difficile à éviter.

Les salariés ne sont pas épargnés

Chez les kinésithérapeutes salariés, les difficultés prennent une forme parfois différente.

Leur amplitude hebdomadaire moyenne déclarée est de 35,1 heures, mais cette durée plus courte ne les protège pas de l’épuisement émotionnel.

Les problèmes identifiés concernent notamment :

  • La rémunération et le manque de reconnaissance ;

  • Les restrictions budgétaires et les sous-effectifs ;

  • Les difficultés relationnelles avec certaines hiérarchies ;

  • La surcharge de travail et les contraintes organisationnelles ;

  • Les comportements agressifs de patients.

Le sentiment d’être insuffisamment rémunéré atteint un score moyen de 4,83 sur 6 dans l’étude des salariés, et celui lié aux restrictions budgétaires 5,04 sur 6.

L’épuisement professionnel ne dépend donc pas uniquement du nombre d’heures travaillées. Les conditions dans lesquelles ces heures sont effectuées ont également leur importance.

Les violences envers les kinés : un autre signal d’alarme

Les enquêtes révèlent aussi une exposition significative aux violences dans l’exercice professionnel.

Au cours des six mois précédant l’enquête :

Violences déclarées Libéraux Salariés
Violences verbales 19 % 27,2 %
Violences physiques 2,6 % 11,3 %

Les kinésithérapeutes salariés déclarent davantage de violences, notamment physiques.

Les professionnels ayant subi des violences verbales présentent également des scores d’épuisement émotionnel supérieurs.

Ces données rappellent que la prévention des risques psychosociaux ne peut pas reposer uniquement sur la capacité individuelle des soignants à gérer leur stress.

Quelles solutions pour améliorer les conditions d’exercice ?

Les conclusions des rapports montrent que les réponses doivent être à la fois collectives et individuelles.

Les revalorisations conventionnelles, l’amélioration des rémunérations salariées, la réduction des contraintes administratives, la prévention des violences et l’amélioration de l’organisation du travail relèvent notamment des institutions, des employeurs et des partenaires conventionnels.

Mais les kinés peuvent également réfléchir à leur propre organisation professionnelle.

Repenser son activité plutôt que simplement augmenter ses horaires

Pour les kinés libéraux, la question mérite d’être posée : comment améliorer ses revenus sans nécessairement augmenter le nombre de patients ou prolonger ses journées ?

Plusieurs pistes peuvent être étudiées selon la situation du professionnel : revoir ses charges, son organisation, son planning, sa spécialisation ou encore diversifier certaines activités.

Et parmi ces possibilités figure le hors nomenclature.

Le hors nomenclature : une piste de diversification à considérer

Le hors nomenclature ne résout pas les problèmes structurels de rémunération des actes conventionnés. Il ne constitue pas non plus une solution universelle contre l’épuisement professionnel.

En revanche, il peut permettre à certains kinésithérapeutes de construire une activité complémentaire, avec des prestations et des tarifs adaptés à leur modèle économique, dans le respect du cadre réglementaire et déontologique.

Massage bien-être, prestations de prévention, accompagnement ou formation : les possibilités doivent être appréciées selon les compétences, les objectifs et les conditions d’exercice de chacun.

L’intérêt n’est pas nécessairement de remplir davantage son agenda.

Il peut être de diversifier ses sources de revenus, de mieux valoriser certaines compétences et, à terme, de réduire sa dépendance économique au seul volume d’actes conventionnés.

Cela suppose toutefois de prendre en compte le temps de préparation, les coûts, la demande réelle et la rentabilité de chaque prestation.

Le hors nomenclature n’est pas automatiquement plus rentable. C’est une activité à construire et à évaluer.

Si vous êtes kiné libéral et que vous envisagez de développer une activité HN, vous pouvez consulter notre article sur les possibilités de diversification et découvrir les formations proposées par Le coKon.

Ce que nous devons retenir de ces deux enquêtes

Ces études montrent une dégradation de la santé psychologique des kinésithérapeutes, avec des difficultés qui dépassent largement la seule fatigue liée aux soins.

La rémunération, l’organisation du travail, les contraintes administratives, les violences et le manque de reconnaissance participent tous à cette situation.

Les kinés ne doivent pas avoir à choisir entre bien soigner leurs patients, vivre correctement de leur métier et préserver leur santé.

Il appartient aux institutions de faire évoluer les conditions collectives d’exercice. Mais il est également légitime, pour chaque professionnel, de réfléchir à un modèle d’activité mieux adapté à ses besoins et à ses aspirations.

Et cette réflexion mérite d’être engagée avant d’arriver à l’épuisement.


Sources

Les deux rapports complets sont consultables sur le site de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes.

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